La garde à vue à la française : une ordalie « moderne »
Pratiques primitives et superstitions ont toujours cheminé de concert.
Sous l’Ancien régime, la Justice voyait la cicatrisation comme une manifestation d’innocence. Elle entaillait une partie du corps de tel malheureux entre ses mains et y versait de l’eau bouillante. Une cicatrisation réussie signifiait l’innocence. A l’inverse, l’homme était coupable si, par infortune, sa blessure empirait.
Les mœurs changent. Notre Justice s’est délestée d’une grande partie de ses atours de cruauté irrationnelle. Mais certaines régions résistent encore à l’action combinée de l’humanisme et de la raison.
Ces régions sont défendues par des praticiens souvent éminents qui, pourtant habitués au raisonnement, s’abîment à cette occasion dans des superstitions que l’ancien temps n’aurait pas reniées.
Telle est cette croyance selon laquelle l’interrogatoire d’une personne placée en garde à vue, sans assistance d’un avocat et sans accès au dossier qui l’accuse, favoriserait la manifestation de la vérité.
Cette superstition est fondée sur une confusion grave entre l’aveu et la vérité.
Que la police judiciaire obtienne plus d’aveux des personnes privées de liberté, d’information et d’assistance que des personnes libres, informées et défendues ne fait pas de doute.
Elle en recueillerait bien davantage encore en privant ces personnes de nourriture, en les retenant plusieurs semaines plutôt que quelques jours tout en les menaçant de leur arracher la langue si elles ne parlent pas.
Ce constat selon lequel l’aveu s’épanouit dans la contrainte ne date pas d’hier.
Il n’avait pas échappé aux bourreaux du Moyen-âge.
Mais l’aveu, est-ce la vérité ?
Nous sommes beaucoup – praticiens, citoyens engagés dans des associations, membres du Parti Socialiste – à penser que le régime de la garde à vue tel qu’il est aujourd’hui éloigne de la vérité bien plus qu’il en approche, précisément à cause de ce qui est présenté comme sa principale vertu : l’obtention facilitée des aveux.
Car il faut n’avoir jamais été engagé dans une procédure pénale, à un titre quelconque (juge, procureur, avocat, policier), pour ignorer que beaucoup d’aveux sont le fait d’innocents.
Cette affirmation est une réalité statistique. Elle est aussi une évidence humaine.
La garde à vue sans droit de la défense fait avouer les faibles (les non-initiés, les impressionnables, les plus fragiles intellectuellement) sans faire parler les forts (les habitués des commissariats, ceux gardant leur sang-froid ou ayant la chance de disposer d’un bagage intellectuel), ce qui devrait poser quelques problèmes de conscience à tous ses partisans.
Il ne peut en effet y avoir parfaite concordance entre les faibles et les coupables d’une part et les forts et innocents d’autre part.
Il y a donc dans ces faibles qui avouent des innocents et dans ces forts qui gardent le silence des coupables.
En somme, ce que notre Justice permet avec ce régime archaïque de la garde à vue, c’est de fonder l’innocence d’une personne sur un élément qu’elle ne maîtrise pas – sa plus ou moins bonne résistance physique et psychologique à la contrainte – tout comme la justice d’Ancien régime permettait de fonder cette même innocence sur la plus ou moins bonne cicatrisation d’une plaie.
Cesare Beccaria, le père du droit pénal moderne, disait à propos de la torture qu’elle était : « le plus sûr moyen d’absoudre les scélérats robustes et de condamner les innocents débiles. »
Il en va exactement de même pour le régime actuel de la garde à vue.
A tous ceux qui affirment que ce régime est un gage d’efficacité, nous leur disons qu’il est au contraire contre-productif, en aiguillant les investigations sur de mauvaises pistes.
Comme oser parler encore de « l’efficacité » de cette procédure lorsque des personnes ayant avoué en garde à vue un crime qu’elles n’avaient pas commis doivent attendre une audience devant la Cour d’assises pour voir reconnaître leur innocence (dans le meilleur des scénarios), non sans avoir passé des mois voire des années en prison, pour rien ?
La garde à vue « à la française », c’est-à-dire sans toutes les Lumières qui font la France aux yeux du monde, n’est rien d’autre qu’une survivance de l’Ancien régime, une source d’erreurs en tout genre, dans un sens comme dans l’autre, une injustice.
Paul Le Fèvre
Avocat – section 19ème Jean Jaurès
